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Les droits des archives:

Préserver et présenter

Communication de Gabrielle Claes au Symposium
de la FIAF, Jérusalem, avril 1996.


Lorsqu'elle a commencé à réfléchir à la structure de ce symposium, Hoos Blotkamp avait imaginé que pour défendre le point de vue des archives, il serait bon d'avoir trois orateurs. Le premier aurait représenté ces archives où l'activité de préservation est prioritaire, voire exclusive; le second ces archives dont la programmation constitue l'activité prépondérante et où l'activité de préservation demeure extrêmement réduite; et le troisième ces archives qui essaient de mener ces deux activités de front. Si je suis la seule survivante de ce trio, c'est pour des questions d'horaire d'abord mais aussi faute de candidats s'identifiant à l'une ou l'autre des deux premières catégories. Il serait hâtif d'en tirer comme conclusion que toutes les archives membres de la FIAF partagent équitablement leurs énergies et leurs ressources entre la préservation et la présentation.

Qu'il s'agisse de préservation ou de présentation, l'interlocuteur essentiel pour les archives est le producteur, l'ayant droit et je me réjouis que cet interlocuteur principal ait accepté d'être présent en la personne de Mme Piaskowski. Je tiens également à préciser que je vais défendre ici un point de vue personnel qui n'engage que moi - et non la FIAF tout entière -, reposant sur des convictions mais aussi sur une situation et une pratique locales. J'essaierai toutefois, au travers du cas spécifique
de la Belgique, de dégager des principes généraux qui susciteront, je
l'espère, une large discussion.

Le cas de la Belgique


La Belgique est un pays petit, dont la production cinématographique est très limitée. Comme dans pratiquement tous les pays européens, cette production est largement soutenue par l'Etat, et cela depuis plus de 30 ans. Il n'existe néanmoins pour l'instant aucune mesure imposant le dépôt légal de cette production.


Par ailleurs, en dépit de l'exiguïté du territoire, la distribution de films étrangers est abondante. Elle est assurée par ce que nous appelons des distributeurs indépendants, c'est à dire des sociétés belges qui établissent des contrats de distribution avec les producteurs étrangers. A côté de cela, il y a plusieurs représentants de grandes compagnies de production étrangères, américaines essentiellement: la Warner, la Columbia, UIP, Walt Disney ont actuellement un bureau de distribution à Bruxelles. Bien évidemment, il n'existe aucune forme de dépôt légal pour ces productions étrangères distribuées en Belgique.

Toute notre activité repose donc sur une pratique, heureusement très largement répandue, de dépôts volontaires. Qu'il s'agisse des productions nationales ou des productions étrangères, nous pouvons considérer que 90% environ des films produits et diffusés dans notre pays nous sont déposés aujourd'hui. En 1995 p.e. nous avons reçu en dépôt 2.785 copies correspondant à 1.660 titres différents.

Je le répète: aucune obligation d'aucune sorte ne détermine ces dépôts. Ce qui sous-tend ces activités, c'est un climat de confiance, justifié par le sérieux de notre travail de conservation et par la rigueur extrême - voire la sévérité - appliquée à l'utilisation des films qui nous sont confiés, qu'il s'agisse de nos propres projections publiques ou d'utilisations extérieures. Il va sans dire que cette rigueur ne nous rend pas toujours populaires auprès des organisations culturelles et cinématographiques en Belgique, ni même auprès de nos collègues étrangers. Mais c'est elle qui, dans le même temps, conditionne les dépôts dont nous bénéficions, et tout manquement à cette rigueur les compromettrait irrémédiablement dans l'avenir.

Les principaux producteurs et distributeurs situés dans notre pays connaissent nos installations de conservation. Ils savent que leurs films sont conservés selon des normes scientifiques, prescrites internationalement. Ils ont pu constater par eux-mêmes comment se déroulait le travail dans nos dépôts. Ce travail de stockage, outre qu'il offre une certaine garantie de préservation de ce qui demeure leur propriété, ils ont l'occasion également d'en tirer un bénéfice immédiat. Il n'est pas rare en effet que, devant le nombre grandissant de copies tirées pour assurer une distribution qui couvre dans la même semaine, la totalité du territoire (si exigu soit-il!), les premiers dépôts nous arrivent moins d'un an après la première exploitation. La conséquence en est que, de temps à autre, les distributeurs nous réclament un matériel précédemment déposé, en vue d'une réexploitation ou de projections isolées. Nous sommes parfaitement conscients que ces retraits (provisoires) constituent une charge supplémentaire pour un personnel trop peu nombreux et débordé - et qu'ils peuvent même réduire à néant le travail de conservation déjà effectué. Cependant, ce service rendu aux distributeurs - qui demeure toutefois quantitativement limité (nombre total des copies déposées en 1995: 2.785, nombre des sorties pour distributeurs: 205) -, contribue à coup sûr à cette confiance que nous témoigne l'industrie.

Revenons maintenant à ces deux activités essentielles définies au début de cet exposé: la préservation et la présentation.

La préservation


Je pense que nous nous accorderons tous sur la nécessité de sauvegarder rapidement le meilleur matériel possible. Il faudrait, à terme, que la restauration disparaisse non seulement de notre vocabulaire mais du champ de nos activités. Pour éviter d'avoir à restaurer plus tard, il faut préserver aujourd'hui. Le dépôt légal, pour la production nationale au moins, est certainement la meilleure réponse possible à cette préoccupation. Même si les producteurs se déclarent de plus en plus convaincus de la nécessité d'une conservation selon des normes scientifiques, même s'ils sont de plus en plus nombreux à recourir aux cinémathèques pour retrouver des matériaux qu'ils ne détiennent plus eux-mêmes, très curieusement beaucoup d'entre eux continuent à faire preuve d'une grande négligence dans la préservation de ce qui est pourtant leur capital. Dans le cas notamment des productions à petit budget, le producteur (parfois lui-même réalisateur), se désintéresse de ses films anciens au profit exclusif de nouveaux projets à mettre en place. Une disposition légale en faveur de la conservation du cinéma est donc souhaitable, et nous saluons l'initiative que vient de prendre le Conseil de l'Europe en cette matière. Encore faut-il que le dépôt légal s'applique au matériel essentiel, c'est à dire le matériel de tirage. Nous avons beaucoup lutté, José-Manuel Costa, Michelle Aubert et moi-même, dans les négociations avec le Conseil de l'Europe pour obtenir le dépôt de "l'original ou d'un matériel permettant de retrouver la qualité originelle". Inutile de se leurrer: si l'on autorise dans le cadre d'une pratique de dépôt légal, le dépôt de copies d'exploitation usagées, la sauvegarde des oeuvres n'est évidemment pas assurée, a fortiori s'il s'agit de copies vidéo, voire d'éléments non film.


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N'oublions pas toutefois que ce dépôt légal ne résoudra qu'une partie des problèmes. Il s'appliquera uniquement à la production nationale et à dater du moment où il entrera officiellement en vigueur. Y échappent donc 100 ans de production nationale et toute la production étrangère. Pour cette masse énorme de films, que nous stockons pour une part depuis plusieurs décennies et dont certains ont été restaurés exclusivement à nos frais, des garanties devraient pouvoir être définies. Dans beaucoup de cas, non seulement les matériaux originellement déposés peuvent nous être retirés sans préavis ni dédommagement, mais même les matériaux produits par notre travail de restauration. La propriété à cet égard demeure, sauf dispositions contraires très rarement reconnues par les législations nationales, la propriété du producteur. Je voudrais revendiquer donc, pour les archives, un droit lié à ce travail de préservation, un droit moral d'une part et financier d'autre part. Que les producteurs nous comprennent bien: nous ne demandons pas de droits d'exploitation, nous ne demandons pas à pouvoir utiliser commercialement ces films dont nous souhaitons avant tout garantir la préservation à long terme. Cette préservation ne vise pas non plus à empêcher toute utilisation du film par son propriétaire. Dans la mesure où le film est préservé, son utilisation, au contraire, s'en trouve grandement facilitée. Il semble légitime que, dans ce cas, les archives puissent se voir attribuer une participation dans les frais de préservation et de restauration, qui ont permis ou amélioré l'accessibilité du film. Il est légitime surtout que cette préservation, nous puissions continuer de l'assurer, sans que des intérêts commerciaux à court terme ne viennent la mettre en péril.

La présentation


La présentation est tout d'abord un devoir intellectuel et culturel. Les oeuvres doivent être montrées de manière à ce que demeure vivante, l'histoire du cinéma. Une histoire internationale du cinéma évidemment. Quel musée d'art, quelle bibliothèque d'envergure se limite à proposer au public des oeuvres produites localement? C'est aussi un devoir public, politique en fait. N'oublions pas que les cinémathèques sont plus ou moins généreusement subventionnées par les pouvoirs publics, certaines d'entre elles font même partie intégrante d'une structure étatique, et il est inconcevable dans ce contexte que le travail qu'elles assument - et dont nous connaissons tous le coût considérable - serve uniquement des intérêts privés. Les autorités dont nous dépendons, en tout cas pour notre subsistance, attendent de nous que nous montrions les résultats de notre travail -- et c'est une attente légitime que nous ne pouvons pas ne pas rencontrer.

Il s'agit toutefois de s'entendre sur le type de présentation. Je m'en tiendrai strictement ici à ce que j'appellerai des "présentations de cinémathèque", proposées dans une salle qui relève de sa responsabilité directe et régie par certains principes. Il doit être clair que la pratique que je vais décrire ici et la grande liberté dont elle est assortie, ne s'applique absolument pas à tout autre mode de présentation, fut-il appelé "culturel".

Pour notre part, à Bruxelles, nous proposons une programmation à la fois abondante, discrète et non lucrative. Abondante, puisque nous montrons cinq films différents tous les jours de l'année, et discrète puisqu'elle ne fait l'objet d'aucune publicité payante. Nous publions un programme qui doit être acheté par nos visiteurs, et s'il est régulièrement commenté dans la presse, c'est uniquement sous la forme d'articles rédactionnels. J'insiste également sur le caractère non lucratif de cette activité: nos prix d'entrée demeurent délibérément modestes. A l'heure actuelle, un ticket pour une séance coûte un peu moins de 2$ s'il est acheté à l'avance. Un ticket acheté le jour même de la séance coûte moins de 3$. A titre de comparaison, les billets dans les salles de cinéma coûtent à présent en Belgique ± 8$. Cette modicité du prix des places correspond d'une part à la volonté de ne pas ériger cette activité de programmation en opération lucrative, mais prétend également encourager les visiteurs à suivre des rétrospectives, sans qu'une dépense trop lourde n'entrave la fréquence de leurs visites.

C'est également une programmation qui se veut complémentaire à l'offre de l'exploitation traditionnelle belge. En d'autres termes, comme cela arrive de plus en plus fréquemment, si certains classiques font l'objet d'une nouvelle exploitation, nous renonçons bien entendu à les montrer pendant la durée de leur exploitation, sauf autorisation expresse du distributeur. C'est en respectant rigoureusement ces règles, que nous avons obtenu une grande liberté dans l'utilisation des films qui nous sont confiés en dépôt et la gratuité totale de cette utilisation. Cela veut dire que nous ne payons pas de royalties aux ayants droit, ni pour les films déposés, ni pour ceux que nous leur empruntons. Nous ne sollicitons leur autorisation de les projeter que pour les films les plus récents (moins de 10 ans). Cette liberté-là est communément admise par tous les représentants de la profession cinématographique en Belgique, qu'il s'agisse des producteurs locaux ou qu'il s'agisse des distributeurs de la place.

Cette liberté, il a fallu la mériter. Tout d'abord en respectant les règles déjà évoquées et qui nous différencient clairement de toute activité commerciale. Il ne faut pas que les salles des cinémathèques ou des musées du cinéma calquent leur pratique sur celle des cinémas commerciaux, fussent-ils art-et-essai. Mais ce n'est certes pas suffisant: les cinémathèques doivent remplir en outre, le plus rigoureusement et le plus efficacement possible, leur fonction première: la préservation du patrimoine cinématographique. Ce n'est qu'en raison du sérieux avec lequel ce travail-là est accompli qu'elles peuvent -- à titre de contrepartie en quelque sorte - revendiquer une liberté de programmation.

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Je souhaiterais pour ma part que cette liberté de programmation puisse se trouver généralisée dans le cadre de la FIAF. Je crains toutefois que dans l'état actuel des choses, une divergence grandissante entre les politiques pratiquées par les différentes cinémathèques à l'égard des ayants droit, les priorités, très différentes elles aussi, accordées aux activités de préservation et de programmation, les inégalités en termes de collection et de ressources financières, rendent tout cela extrêmement problématique. Comment concilier que dans certains pays les archives disposent de la liberté et de la gratuité d'utilisation évoquées plus haut, tandis que dans d'autres les ayants droit réclament et obtiennent des droits de location, y compris pour les films conservés et peut-être même restaurés par les archives elles-mêmes? Comment surmonter les diversités considérables entre les collections d'une part et les activités de programmation d'autre part? L'enquête menée par Catherine Gautier dans le cadre de la Commission de Programmation et d'Accès a montré que les proportions entre l'étendue d'une collection et l'activité de programmation varient grandement d'une cinémathèque à l'autre. Certaines assurent jusqu'à 90% de leur programmation par les films qu'elles détiennent, tandis que d'autres utilisent pour 80% d'autres ressources que celles de leur propre collection. Il n'y a, par ailleurs, aucun rapport arithmétique entre l'importance de l'activité de programmation et l'étendue d'une collection. Certaines grandes collections ne sont que sporadiquement montrées, tandis que certaines cinémathèques à collection réduite ont une très intense activité de programmation.

Sortons des schémas anciens, où la programmation était considérée comme l'ennemi de la préservation. Elle en est, en fait, le résultat juste et nécessaire. Il s'agit là d'une activité qui, loin de pouvoir n'être accomplie qu'au détriment de la préservation, peut au contraire lui servir d'incitant, accélérer les mesures de préservation et de restauration, améliorer et enrichir la collection.

Le dépôt légal peut résoudre la question de la sauvegarde des patrimoines nationaux, pour autant qu'il soit correctement appliqué. Un système de dépôt volontaire demeure par ailleurs indispensable, dont les modalités doivent être discutées plus avant avec les propriétaires des films, producteurs et ayants droit. Pour toutes les productions étrangères en circulation dans chacun de nos pays, c'est ce système-là qui, dans le meilleur des cas, restera d'application. A ma connaissance, seule la France jusqu'ici bénéficie d'une forme de dépôt légal pour la production étrangère également. Cet encouragement aux dépôts volontaires a pour but - c'est évident - de compléter notre activité de présentation que l'on ne saurait vouloir limiter à la seule production nationale. Il peut aussi, dans une certaine mesure, avoir une fonction de préservation, fut-ce localement. Nous obtenons de plus en plus souvent de nos déposants qu'ils nous confient, dans la mesure du possible, plusieurs copies pour un même titre, ce qui permet d'assurer à la fois une certaine forme de conservation et de remplir la fonction de programmation. Dans un pays aussi petit que le nôtre, il n'est pas rare toutefois que les films soient distribués en une seule copie ou qu'au terme de l'exploitation une seule copie ait survécu. Dans ce cas-là, cette copie unique nous étant confiée en dépôt, nous nous interdisons de la présenter puisque nous ne détenons pour elle aucun matériel de protection ni positif, ni négatif. Cette règle, nos déposants la respectent eux-mêmes de plus en plus souvent et évitent de nous retirer un matériel qu'ils savent unique dans notre pays.

Je voudrais terminer par deux mots qui résument mes convictions personnelles dans cette affaire. C'est d'abord le mot "dialogue". Je reviens ici aux négociations qui ont suivi l'initiative du Conseil de l'Europe et qui ont débouché dans les textes reproduits dans le reader constitué par Hoos Blotkamp, et je ne crois pas me tromper en disant que ni les producteurs ni les représentants des cinémathèques n'ont été entièrement heureux des résultats tels qu'ils se traduisent dans ces textes, et ce pour des raisons évidemment opposées. Mais je crois (et la présence de Mme Piaskowski en témoigne) que nous avons, les uns et les autres, été très heureux de nous asseoir à une même table et d'entamer un dialogue, que nous nous sommes promis de ne pas interrompre. Je crois que nous devons, d'une manière aussi transparente que possible, démontrer l'efficacité de notre rôle aux producteurs, dans quelle mesure il est indispensable non seulement à la sauvegarde de notre patrimoine cinématographique commun, mais aussi qu'il peut dans certains cas servir leurs intérêts immédiats. Les producteurs, quant à eux, devraient revoir l'image qu'ils ont trop souvent de nous, qui ressemble davantage à celle de Errol Flynn dans The Sea Hawk qu'aux archivistes d'aujourd'hui.

L'autre mot-clé, et là je m'adresse à mes camarades de la FIAF, c'est "autocritique". Seul le sérieux de notre travail de conservation et de préservation peut convaincre les producteurs de nous accorder leur confiance. Nous avons voulu une FIAF largement ouverte, où se trouvent rassemblés différents types d'institutions, réparties selon diverses catégories.
La préservation du patrimoine cinématographique n'est pas la priorité de certaines d'entre elles. Nous le savons tous, mais nous avons pensé qu'il était enrichissant néanmoins d'établir avec elles des liens plus étroits, au travers de notre Fédération. Pour toutes sortes de raisons - exiguïté des collections, nécessité de ressources financières, obligations politiques -, certains ont orienté leurs activités vers la présentation au détriment parfois de la préservation. Cela doit être clairement dit et assumé. Entre nous aussi, il y a un dialogue à mener, des règles à préciser, qui nous permettront de poursuivre de manière constructive le dialogue entamé avec les producteurs.