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Restauration sur le vieux continent
Depuis le 31 décembre 1995, le Projecto Lumière a interrompu
son activité, mais la centaine d'interventions de restauration menées
depuis 1991 se poursuivront encore durant de nombreux mois.
Il est intéressant d'observer comment l'intervention du Projecto
Lumière a obligé les archives de l'Union Européenne
à collaborer étroitement pour pouvoir accéder aux financements
des projets de restauration. Les plus de cent projets commencés ont
formé une base pour concrétiser la formation d'un langage
commun entre les personnes qui travaillent dans le domaine de la restauration
cinématographique. Pour la première fois de façon aussi
consistante, les archives ont pu comparer de près les méthodologies
et les techniques utilisées. Certaines restaurations digitales du
son furent exemplaires dans ce domaine, tout comme l'utilisation de la part
de différentes archives des techniques mises au point par Noël
Desmet de la Cinémathèque belge pour la restauration des colorations
du cinéma muet. Les techniciens et les archivistes impliqués
dans les opérations de restauration ont eu pour la première
fois la possibilité de se rencontrer, de discuter ensemble sur la
façon de réaliser une intervention de restauration.
Il est difficile d'évaluer dans l'immédiat à quel point
la richesse de cette expérience a pu former des sédiments
dans la pratique quotidienne de chaque archive. Mais il est certain qu'aujourd'hui,
en Europe, on restaure de façon différente par rapport à
1991.
Mais, au-delà de ces considérations de caractère général,
les projets réalisés et ceux en cours ont changé le
profil du patrimoine européen conservé et disponible pour
la recherche, les approfondissements, les nouvelles interprétations.
En feuilletant l'impressionnante liste des titres, deux typologies de projets
apparaissent clairement, typologies qui résument deux aspects incontournables
de l'activité de chaque archive: chercher à obtenir de nouveaux
éléments plus complets des oeuvres consacrées de l'histoire
du cinéma et découvrir de nouveaux territoires, des auteurs,
des genres, des acteurs oubliés ou inaccessibles à l'historiographie
officielle.
Parmi les projets du premier type, notons la restauration à présent
terminée de Das Cabinet des Dr Caligari, opérée
par la Cinémathèque belge avec l'assistance du Münchner
Filmmuseum et de la Cineteca di Bologna. Cette intervention a permis de
retrouver, finalement, les vraies couleurs et les qualités photographiques
des intertitres dessinés.
D'autres piliers de l'histoire du cinéma sont en cours de restauration
et permettront de retrouver l'intégrité des oeuvres: de Genuine
à Die Freudlose Gasse, de Napoléon (le NFTVA
et la Photoplay travaillent sur le nitrate redécouvert par la Cinémathèque
Française du chef d'oeuvre d'Abel Gance) à Der Golem (enfin
une copie en couleur du film visionnaire de Paul Wegener), de Der Student
von Prag à Sodom und Gomorrah (enfin une version au métrage
quasiment complet).
Mais dans cette catégorie d'interventions, celui qui apparaît
le plus révolutionnaire dans la méthode appliquée est
le projet Faust promu par la Filmoteca Española et conduit
avec une poignante science par Luciano Berriatua. Après quatre ans
de recherche, il a pu reconstruire l'existence de six versions différentes
du film de Murnau. Ce travail qui n'a pas de précédent pour
la richesse des informations recueillies, n'a pas seulement permis la reconstruction,
pour la première fois, de la version montée par Murnau avant
son départ pour les Etats-Unis. Ce travail a surtout permis de reconstruire,
à travers l'analyse des vrais négatifs, les méthodologies
de mise en scène, de direction des acteurs, de choix des matériaux
et de montage opérées par Murnau. Pour toutes ces raisons,
la restauration du Faust représente donc une nouvelle méthode
pour tous ceux qui voient dans le travail de restauration, non seulement
la possibilité de sauvegarder le patrimoine cinématographique
et de pouvoir le montrer, mais également un extraordinaire instrument
pour la compréhension du processus de création qui aboutit
à la réalisation d'un film.
A côté de ces restauration d'oeuvres consacrées apparaissent
une multitude de films dits mineurs en cours de restauration. Commençons
par un projet promu par les Archives du Film (Bois d'Arcy) qui ne fut pas
présenté à Lumière: Knock, ou le triomphe
de la médecine, tourné dans le Midi de la France, en plein
air, avec une troupe d'acteurs et un amour pour les détails qui rappelle
le meilleur Pagnol du début du sonore.
Le cinéroman Le Juif errant appartient à un des genres
les plus oubliés et dédaignés de l'historiographie,
mais représenta néanmoins un moment essentiel du cinéma
européen des années 20. Parmi les films français, notons
également un film oublié de Germaine Dulac (qui n'est même
pas cité dans la magnifique filmographie de Chirat), La belle
dame sans merci.
De nombreux films allemands importants sont sauvés de l'oubli: le
premier film de fiction sonore Land ohne Frauen réalisé
par l'italien Gallone, le pétillant Carmen von Sankt Pauli interprété
par deux des acteurs les plus raffinés de l'époque (Willy
Forst et Jenny Hugo) et l'érotique Frauen, die nicht Liene
Durfen.
Différentes découvertes concernent également le cinéma
autrichien, et en particulier un de ses auteurs les plus importants: Mihaly
Kertesz. Outre Sodom und Gomorrah, trois films du futur auteur de
Casablanca ont été retrouvés et sont en cours
de restauration: Die Lawine, Wegen des Schreckens et Der Junge
Medardus.
Pour conclure, notons un projet promu par la Cinémathèque
belge qui comprend sept films tournés à Hollywood par des
réalisateurs européens parmi lesquels émerge en particulier
The Red Lantern dirigé en 1919 par Albert Cappellani et interprété
par Alla Nazimova.
Gian Luca Farinelli
On 31 December 1995, the Lumière Project ended its activity, but
the restorations begun since 1991 still continue. The project has obliged
the archives of the European Union to collaborate closely in order to be
able to obtain financial support for restoration projects. The projects
begun have contributed to the formation of a common language among the people
who work in the domain of film restoration. Certain digital sound restorations
were exemplary, as were the utilization by different archives of the techniques
for the restoration of color in silent films developed by Noel Desmet of
the Belgian Cinémathèque. The technicians and the archivists
involved in the operations of restoration have had for the first time the
chance to meet to discuss together the means of conducting a restoration.
It is difficult to evaluate how the richness of this plural experiences
has affected the daily work of each archives. But it is certain that today,
in Europe, one restores in a different way than in 1991.
The completed projects and those in progress have changed the profiles of
the European patrimony. Two kinds of projects appear, projects that summarize
two aspects of the activities of each archive: to search for new elements
to make more nearly complete the classic works, and to discover new authors,
new genres, forgotten actors. Among projects of the first type, we note
the restoration of The Cabinet of Dr. Caligari, achieved by the Belgian
Cinémathèque with the help of the Munich Filmmuseum and the
Cinemateca of Bologna. Other projects in progress include: Genuine,
Die Freundlose Gasse, Napoleon, Der Golem, Der Student von Prag, Sodom
and Gomorrah. In this category of projects, that which appears the most
revolutionary is Faust , by the Filmoteca Española, led by Luciano
Berriatua. He has been able to verify the existence of six different versions
of Murnau's film. Berriatua not only reconstructs the version made by the
analysis of negatives, the methodologies used by Murnau in making the film.
The restoration of Faust demonstrates that restoration may, in addition
to safeguarding the patrimony, help us to understand the processes in the
creation of a film.
Beside these restorations of the classic films appear a multitude of films
called minor (a number of these films are described in the article). The
Belgian Cinémathèque is working on seven films made in Hollywood
by European directors, including Cappellani's The Red Lantern.