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Montréal
Cinémathèque Qébécoise
Dans le cadre de la préparation de son exposition sur l'histoire
de la projection, la Cinémathèque québécoise
cherchait un Cinématographe. Pourquoi? Parce qu'à l'instar
de plusieurs pays, les premières vues animées montrées
au Canada l'avaient été par des opérateurs Lumière.
Qui plus est, cette séance se déroula en juin 1896, à
Montréal, quelques semaines avant la projection de films américains
en Ontario. C'est pourquoi, envisageant un emprunt, la Cinémathèque
québécoise avait approché des archives françaises
qui nous assuraient de leur collaboration à charge pour nous de couvrir
les coûts d'assurance et de transport, prohibitifs on s'en doute.
Pendant que nous travaillions à l'exposition, le cinéaste
André Gladu tourne un film où il doit reconstituer la première
séance de Montréal. Il lui faut un projecteur Cinématographe.
Le hasard fait que nous repérons une famille qui affirme en posséder
un. Je me rends les visiter. Une histoire incroyable. Leur grand-père,
un vétérinaire ontarien, le Dr Stubbs, se serait rendu en
1897 au Royaume Uni où il aurait rencontré un Lumière,
probablement le père. Partageant déjà une passion commune
pour les chevaux, les deux hommes se mettent d'accord pour que le Dr Stubbs
conserve le Cinématographe en service au Québec depuis plus
d'un an.
Je sais que les Lumière n'ont pas la réputation d'avoir aliéné
aussi tôt leur appareil. Je demande à voir. On me sort d'un
placard un boîtier en bois. Un Cinématographe! C'est tout,
dis-je? Ils se souviennent d'avoir rangé au sous-sol une sorte de
boîte de tôle. On me l'amène tout empoussiérée.
Il s'agit d'une lanterne Molteni avec une lampe à arc et une lampe
au gaz, ainsi que deux objectifs qui peuvent la transformer en lanterne
magique. Les plaques ont disparu. Voilà un poste quasi complet. J'ouvre
le Cinématographe. Perforations rondes. Je repère le numéro:
16. Un appareil de la première fournée. Il ne peut s'agir
que du projecteur qui vint au Canada avec les opérateurs Louis Minier
et Louis Pupier au printemps 1896. La famille ne possède aucune pièce
(objectif, magasin) qui prouverait que ce Cinématographe servit de
caméra. Minier et Pupier ont donc été uniquement des
projectionnistes, pas des cameramen. D'ailleurs on ne connaît pas
de films tournés au Québec par les opérateurs Lumière
et aucune des recherches menées sur les films présentés
par eux au Québec en 96 et 97 ne montre l'existence de "vues
locales". Une seule exception, et pas encore clarifiée: la tournée
du London's Magniscope qui en novembre 97 présente un programme complet
de vues Lumière où on retrouve curieusement une "scène
d'amusement à Montréal". Un film dont on ne sait rien,
et encore moins s'il fut tourné par des opérateurs Lumière.
La découverte du Cinématographe constitue une vengeance ironique
de l'histoire. Alors que plusieurs films tournés au Canada dans les
premières années du cinéma sont réputés
perdus, l'appareil qui projeta les premières vues animées
sur une toile dans un hôtel montréalais a été
retrouvé. Cela constitue en soi un petit miracle rendu possible grâce
aux célébrations du Centenaire; elles ont donné une
telle impulsion de recherche et de réalisation qu'elles ont permis
des entreprises qui autrement n'auraient jamais vu le jour. La découverte
d'un nouveau Cinématographe, très significative au regard
de l'histoire du cinéma au Canada, n'est qu'une goutte dans la mer
de ce qui a été accompli en ces années de célébration.
Pierre Véronneau, Conservateur des collections non-film