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"On n'a pas tous les jours cent ans...":
ou de l'intérêt du cinéma amateur

André Huet

1995. Cette année-là, d'importantes rétrospectives célébraient le génie de quelques faiseurs de films. De prestigieuses expositions révélaient l'envers de somptueux décors cinématographiques. Des magazines détaillaient les états d'âme des dernières grandes stars à la mode. De luxueuses reliures prétendaient immortaliser les propos avertis de critiques spécialisés. La télévision meublait ses programmes en vantant les mérites de l'image en mouvement. De doctes esprits s'interrogeaient sereinement pour la centième fois sur l'avenir incertain d'une invention centenaire. Les cinémathèques s'affirmaient "gardiennes de la mémoire collective" et proposaient des fonds de cave sensés représenter des chefs d'oeuvres en péril. Séduits par l'animation brillante et culturelle, les responsables politiques animaient les interviews télévisés en s'engageant à sauver l'avenir du cinématographe.

Une civilisation célébrait l'anniversaire de la naissance d'un septième art.

La multiplication des manifestations destinées à valoriser les authentiques chef-d'oeuvres produits par cette industrie de rêve, finissait par occulter ce qui, dans l'évolution du cinématographe, aurait pu représenter une véritable révolution sociale: grâce à la caméra, chaque individu (ou presque) allait pouvoir mettre en mémoire une vision personnelle de son environnement, du monde dans lequel il vivait, de la vie sociale et des péripéties dans lesquelles les hasards de l'existence le plongeaient. Par l'image chaque citoyen pourrait enrichir la mémoire collective.

Intuition généreuse des inventeurs? Pas vraiment. La création d'une industrie professionnelle du spectacle cinématographique n'était pas sans risque. Il fallait s'assurer une rentabilité en diversifiant les sources de revenus. Parmi celles-ci, l'énorme marché potentiel représenté par les particuliers passionnés et amateurs d'images en mouvement occupait une place de choix.
La stratégie commerciale impliquait de mettre l'extraordinaire invention à la portée de tous ces consommateurs potentiels.

Les textes de l'époque ne laissent aucun doute à ce sujet:

(Les enfants) grandissent vite. Vous pouvez les voir changer, vous pouvez préserver indéfiniment pour votre joie et satisfaction futures un enregistrement vivant des enfants comme ils sont aujourd'hui. Vous pouvez utiliser facilement (la caméra) exactement comme celle des théâtres, mais plus petite; adaptée à la dimension de votre maison.
Publicité pour la caméra Movette 17,5mm, 1919 (USA)

Saisir la vie en plein vol et la reconstituer à travers les années.
Publicité cinégraphe "Bol" 35mm 1924 - Suisse.

Le ciné Kodak met à la portée des amateurs toutes les joies de la cinématographie. (**) ) les perfectionnements apportés à sa construction lui permettent de produire des images photographiques équivalentes à celles des films professionnels. Publicité Kodak - 1929.

Pathé Baby, le cinéma chez soi. Adaptation géniale du Cinéma au cadre de la famille. Pathé Baby apporte chez vous une source inépuisable de joies nouvelles et saines, un moyen puissant et fécond d'enseignement par l'image; chacun des films est un fragment de vie comique, poignant ou instructif, au choix.
Annonce "Science et vie" 1934.

La moto caméra Pathé Baby vous permet de projeter chez vous et à peu de frais, tous vos souvenirs de vacances et tous les événements de votre vie. Catalogue 1937.

Le cinéaste amateur allait donc pouvoir enregistrer "tous les événements" de sa vie avec des images "équivalentes", en qualité, à celles des professionnels. Et cela, à l'abri des contraintes professionnelles, au gré de sa fantaisie, quand il en avait envie.
C'était un extraordinaire exercice de liberté. Et ce fut le succès. D'innombrables amateurs consacrèrent leurs économies à l'achat des appareils proposés.

Si les arguments de vente du matériel furent particulièrement efficaces, s'est-on jamais soucié des images que ces cinéastes du dimanche avaient accumulées au fil des années?

Et si la véritable réussite du cinéma résidait moins dans ses innombrables palmarès et autres palmes que dans la possibilité offerte à des millions d'individus de s'exprimer et de témoigner en images de l'évolution du monde?

Et si une autre histoire du cinéma restait à écrire en découvrant ces millions de kilomètres d'images, reflets du monde, impressionnées depuis le début du siècle?


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Absents des manifestations mondaines, à l'écart des places publiques, oubliés dans le quotidien d'un lointain paysage, des Monsieur Dupont par milliers réunissaient la famille et quelques amis pour fêter à leur manière une cinq centième ou une millième projection familiale.
L'écran s'éclairait sur l'arrivée de la première voiture, la mère préparant le pain, les festivités locales, la construction de la maison, l'incendie du clocher du village, les activités du forgeron avant qu'il ne disparaisse...
Chaque document représentait un témoignage unique sur la vie de la communauté. Face à l'objectif les amis se livraient sans pudeur car tous avaient confiance en cet ami cinéaste. Personne n'éprouvait le sentiment d'être dépossédé de son image.

Les films muets provoquaient les réactions des spectateurs. Tout le monde commentait la manifestation du folklore local, l'entrée des premiers soldats libérant le village, les facéties des amis à l'occasion d'une noce, le tracé de la nouvelle route, et bien d'autres sujets.

Tout cela enchantait Monsieur Dupont. Plusieurs professionnels de l'image avaient souhaité visionner certains de ses films. Il s'étonnait que son occupation puisse intéresser tant de monde. Le stockage des pellicules le préoccupait. Après avoir envahi son bureau, les boîtes de films s'étaient accumulées dans une armoire de la chambre à coucher. Il avait envisagé un rangement dans une annexe. Mais les décès, les déménagement, l'avènement de la vidéo avaient mis un terme à sa production. Faute de place, éprouvés par les fatigues de l'âge, d'autres avaient déjà détruit leurs documents. A leurs yeux il ne s'agissait pas de films importants comme ceux qu'on montre à la télévision.

Monsieur Dupont avait été fort surpris quand un jour, au milieu des rires d'enfants, des adolescents l'avaient interrogé sur un visage de parents éloignés, d'une époque qu'ils n'avaient pas connue. Il était le dernier à pouvoir commenter ces voyage aux quatre coins de la mémoire.

Et si ce centième anniversaire osait innover, sortir des sentiers battus en accordant une place à cette autre aventure du cinéma?

Dans une Europe si soucieuse de ses racines, qu'attend-on pour organiser le sauvetage, l'étude de ces trésors et leur accorder la place qui leur revient dans la connaissance du vécu de nos sociétés?

Il ne s'agit pas d'encombrer les cinémathèques, les archives avec des kilomètres de films substandards. L'enjeu dépasse ces problèmes d'intendance. Il s'agit des traces de nos cultures, de la mémoire de ces "archives du futur" comme les avait si bien nommées Albert Kahn.

Pour résoudre les inévitables problèmes de gestion de ces documents substandards, peut-être faudrait-il imaginer de nouvelles formes de stockage, créer des lieux d'accueil régionaux ou de quartier, inventer des méthodes de dépouillement? Impliquer les particuliers dans les recherches, organiser une campagne de sensibilisation préparant une collecte européenne des richesses de cet "autre" cinéma?

Quel bel anniversaire cela deviendrait! Quel superbe hommage rendu à tous ceux qui contribuèrent à l'éclosion du cinématographe en évoquant toute l'envergure humaine de leur invention, en s'intéressant aux traces accumulées grâce à elle par tous ces cinéastes anonymes, par tous ces hommes invités à participer, modestement, à l'écriture de l'histoire en images de notre monde.

Alors vraiment (seulement), une société toute entière se sentira enfin concernée par tant de manifestations si prestigieuses.



Depuis quelques années les films réalisés par de bons pères de famille, cinéaste du dimanche, focalisent l'attention des milieux les plus divers. Les producteurs les recherchent, les universités leur consacrent des études, des programmes télévisés révèlent et confirment l'originalité et la richesse patrimoniale de ces archives privées trop longtemps oubliées. Une association européenne (*) s'est créée, soucieuse de développer les contacts entre toutes personnes et professions concernées par le cinéma non-professionnel. Les découvertes réalisées dans ce champ de recherche encore inédit encouragent une prise en considération de ces images animées trop souvent "snobées" à tort par des professionnels du cinéma.

"One hundred years of cinema is not an everyday event...": in the interests of amateur cinema
The secretary-general of the Association Européenne Inédits proposes that the hundredth anniversary of cinema should not be restricted to the celebration of masterpieces of the professional cinema; rather, it is the time to discover the values of the amateur cinema, a facet of filmmaking too long ignored or despised by the film professionals. From the beginning, the individual was encouraged to record images of his own world, invited by a film industry which regarded the amateur as an important market. The author quotes advertisements by manufacturers of home movie equipment in the twenties and thirties, which encourage amateurs to record the events of their own lives. The sale of the equipment was very successful, but the films that were made were often forgotten, destroyed, discarded. Now the real value of such documents is being discovered. The author asks whether the success of one hundred years of cinema resides less in the famous award-winning films than in the possibility offered to millions of individuals to express themselves and to create the memory of their own times. He considers the problems of conserving this (often substandard) material and making it accessible, and wonders whether new methods of storage and organisation are needed, as well as the creation of regional archives dedicated to the film "inédit".



(*) A l'origine de cette Association: une émission télévisée, "Inédits", produite depuis 14 ans par le Centre de production de Charleroi de la Télévision belge (RTBF), qui, au fil de ses recherches, a confirmé l'existence d'un véritable patrimoine cinématographique jusqu'ici mal connu et une volonté de créer un lieu de rencontre où toute personne (chercheurs privés, institutions ou professionnels des médias) intéressée par le cinéma non-professionnel pourrait faire part de son expérience, exposer ses problèmes et recueillir des conseils pour la poursuite de la sauvegarde des documents.
Association Européenne Inédits (AEI), c/o RTBF, Passage de la Bourse, 6000 Charleroi, Belgique.

(**) La caméra Pathé met réellement le cinématographe à la portée de tous. Publicité 1925.