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Keepers of the Frame: The Film Archives

Edited by Penelope Houston, London, British Film Institute; 1994, p.179. Ill., ISBN 0-85170-470-0.

Rédactrice de la revue Sight and Sound de 1956 à 1990, Penelope Houston a mis un début de retraite active au service d'une idée d'Ed Buscombe, responsable des publications du British Film Institute (BFI): faire connaître au public anglophone non-spécialisé l'activité des cinémathèques. Intitulé Keepers of the Frame, l'ouvrage n'est pas une simple brochure, ni un album de vulgarisation multicolore, mais une dense monographie dûment dotée d'un index (Dennis Potter y apparaît six fois...) et illustrée par une quarantaine de reproductions en noir et blanc. L'ensemble est complété par un tableau, établi à la suite d'une enquête menée pour la circonstance, qui met en évidence la part de production nationale que les archives de la FIAF estiment être conservée aujourd'hui (l'Italie manque à l'appel).

Familière du BFI, une institution nationale dont relèvent aussi bien Sight and Sound que le National Film and Television Archive (NFTVA, ex-NFA, ex-National Film Library), l'auteur a pris le parti de l'enquête, profitant de l'extraordinaire vivier de compétences dans tous les domaines de la conservation qu'offre Londres, s'aventurant aussi du côté du Department of Film du Museum of Modern Art, New York (Mary Lea Bandy) et des Archives du film du Centre national de la cinématographie, Bois d'Arcy (Michelle Aubert).

Son ouvrage fait état d'un ensemble d'observations et de témoignages relevés dans un contexte relativement restreint, mais dans l'intention déterminée de leur donner une valeur générale: la question du nitrate, le syndrome du vinaigre, la problématique de la sélection, le dépôt légal, l'extension de la notion du film à celle de l'audiovisuel, l'accès aux collections (catalogue et consultation), les liens entre l'institution et son environnement immédiat (autorités publiques, industrie du cinéma), les effets ravageurs du libéralisme récessionnaire sur le sort des archives, etc.

Le lecteur non-spécialisé mais toutefois assez curieux du sort matériel des "images animées", y trouvera, mutatis mutandis, un aperçu valant surtout pour la situation des archives occidentales et percevra quelques-uns des problèmes qui se posent ailleurs. Les difficultés économiques et la fragilité intrinsèque de l'objet de conservation lui apparaîtront certainement comme les motifs majeurs du tableau. Sur le dernier point, la description des ravages de l'incendie qui affecta les Hendersons Film Laboratories en juillet 1993 (Norwood, Londres) ne manquera pas de laisser une impression durable sur qui pense encore que la sauvegarde ne concerne que des copies d'avant Citizen Kane.

Il n'est pas certain, par contre, que ce lecteur, imaginé pour notre propos, suive l'auteur avec la même conviction sur l'autre piste parcourue par l'ouvrage. Très visiblement fascinée par les dossiers qu'elle semble avoir été la première à exhumer des armoires du BFI, Penelope Houston propose deux chroniques. La première relate la création de la Film Library, confiée à Ernst Lindgren en 1935, et part d'une constatation dont elle esquisse au fond la fécondité: des quatre institutions fondatrices de la Fédération Internationale des Archives du Film (Paris, juin 1938), les différences frappent plus que les similitudes, et ces différences devraient mener à une approche monographique de chacune d'elles. La deuxième chronique est celle des vicissitudes internes de la FIAF durant les années Langlois. Certes, on perçoit bien le dessein de l'auteur, qui est de viser à la généralisation en partant de l'opposition de deux conceptions et de deux hommes, Lindgren et Langlois, mais nous avons le sentiment que dans ce cas les moyens ont pris le pas sur la fin.

Nous voudrions relever ici deux points qui nous laissent d'une certaine façon perplexe. La distinction entre la catégorie du "factual film" et celle du film de fiction nous surprend par son radicalisme. Faut-il mettre au compte de cette séparation le poids donné dans les premières pages à Boleslaw Matuszewski, sans que soit vraiment souligné le fait que le projet du photographe et cinéaste polonais ne fondait pas la cinémathèque, au sens où nous l'entendons ici, mais promouvait le Musée ou l'Encyclopédie cinématographique, à la manière de l'entreprise de filmage mise sur pied quelques années plus tard par Albert Kahn? Est-ce dans le même mouvement que l'on doit relever la singulière sélection des usagers qu'opère Penelope Houston, en faisant des sociologues ou des historiens les seuls spécialistes susceptibles de retourner aux images archivées (et encore, nous dit-elle, ils n'en ont pas pris vraiment l'habitude)?

La remarque nous amène à la seconde observation. Force est de constater l'absence de tout aperçu sur les liens entre les cinémathèques et l'historiographie du cinéma - malgré son intérêt propre, le chapitre sur la restauration ne remplit pas cet office. Or, s'il est un élément qui marque l'évolution des archives depuis une vingtaine d'années bientôt, c'est bien le rapprochement de ces deux domaines et les multiples collaborations qui en résultent. Plutôt que d'insister sur l'exiguïté du public des usagers (redoutable argument: comment évaluer un volume de demandeurs?), la mise en évidence des résultats de cette évolution aurait permis de défendre et d'illustrer sans inhibition la situation contemporaine. Peut-être aurait-ce fait éclater un peu la perspective malgré tout très sérail d'un ouvrage qui est fort loin, nonobstant ces réserves, de démériter de son but.

Roland Cosandey    Simplon3, 1800 Vevey, Suisse