Pierre Véronneau
Un festival pour les cinémathèques. Tel est, pourrions-nous dire d'entrée de jeu, l'une des caractéristiques du festival Confrontation qui célébrait, en avril 1994, son trentième anniversaire. En 1965, le fondateur de Confrontation, Marcel Oms, se donnait pour mandat "d'éliminer le facteur mode, d'explorer le no man's land du cinéma, de réévaluer les oeuvres consacrées, de ne tenir aucun cinéaste pour intouchable, de pratiquer la politique des films." Pendant trente ans, à Perpignan, au coeur de la France catalane, Oms et son équipe ont défini une manifestation dont toute l'approche repose sur l'histoire du cinéma et plus particulièrement sur le rapport du cinéma à l'histoire que l'on observe chaque fois à travers une thématique définie. Sans se limiter à cette unique aventure, les organisateurs y ont greffé au fil des ans la création d'une revue en 1971, Les cahiers de la cinémathèque, d'un bulletin en 1986, Archives (coédité avec la Cinémathèque de Toulouse), sans compter la mise sur pied d'une institution qui chapeaute dorénavant toutes ces activités, l'Institut Jean Vigo, et l'attribution, depuis 1988, des prix Jean-Mitry qui sanctionnent des recherches inédites sur le cinéma ou une approche originale de l'histoire du cinéma.
Après "La guerre d'Espagne au cinéma", "Hollywood à la découverte de l'Europe" et 27 autres coups de sonde dans la mer septième art, le trentième anniversaire devait avoir pour sujet "L'Europe de l'Est au cinéma, 1917-1993". Mais la disparition soudaine et accidentelle de Marcel Oms bouleversa ce projet et amena l'équipe à privilégier une autre thématique dont fut l'objet l'ultime ouvrage d'Oms, "L'histoire de France au cinéma"(NO1). Comment fonctionne ce festival particulier ? Il obéit à une mécanique bien rodée. Il s'agit, pendant huit jours, de présenter sur deux salles six ou sept longs métrages par jour regroupés chaque fois autour d'un sous-thème et complétés par quelques courts métrages qui se veulent souvent des curiosités ou des découvertes. Ainsi, à propos de "L'histoire de France au cinéma", on retrouvait: Naissance d'une nation (du moyen-âge au XVIIIe), Une et indivisible (de la Révolution française à Napoléon), Les temps modernes (1870-1939), La France d'aujourd'hui (1939 à nos jours), Paris au coeur, La plus grande France (les colonies), À la marge, et Figures héroïques.
Une fois les thématiques secondaires arrêtées, les organisateurs doivent surmonter un problème que tous les programmateurs des cinémathèques connaissent bien : celui de la disponibilité des copies. Les plus beaux programmes sur papier s'avèrent souvent difficiles à matérialiser dans la réalité. Toute programmation finit par être un compromis. Heureusement que Perpignan peut compter sur la collaboration de plusieurs institutions françaises, dont au premier chef la Cinémathèque de Toulouse qui a toujours joué un rôle capital à Confrontation; elle leur ouvre ses collections, elle sert d'intermédiaire avec d'autres cinémathèques du monde entier, et elle participe activement à plusieurs activités qui gravitent autour du festival.
La gageure, que le festival relève toujours avec assez de bonheur, est de mélanger les oeuvres, les styles, les époques pour que de leur confrontation surgissent de nouveaux aperçus sur l'histoire du cinéma, une réévaluation de certains films, une mise en perspective différente pour d'autres. C'est ainsi que se retrouvent face à face Du Guesclin, de Bernard de la Tour, et La passion Béatrice, de Bertrand Tavernier, ou Quasimodo, de William Dieterle et Si Paris nous était conté, de Sacha Guitry. Confrontation n'a jamais voulu se limiter aux oeuvres majeures, tant le festival croit que même une oeuvre réputée mineure, disons le pire des mélos, peut faire sens dans une programmation thématique. Toutes les approches doivent se côtoyer. Évidemment, il y a des risques dans cette pratique, celui que le spectateur ne perçoive pas toujours l'intention des programmateurs - même si la plupart des films bénéficient d'une présentation avant projection, souvent par des spécialistes (NO2) -, celui qu'un film, pour fascinant qu'il soit, paraisse avoir une pertinence qui soit tirée par les cheveux, celui que la banalité de l'oeuvre en bloque la lecture.(NO3) Le festival de cette année n'échappait pas à ces dangers mais fûté est celui qui trouvera un choix qui fasse l'unanimité en sa faveur ou contre lui. Il y avait d'ailleurs toujours dans la façon de programmer de Marcel Oms et de son équipe un goût de la provocation et le festival de 1994 n'échappa pas à cette constante.
Confrontation, comme toute manifestation qui se déroule dans un lieu relativement circonscrit, favorise les rencontres avec des cinéphiles, des archivistes, des historiens et des cinéastes qui permettent aux festivaliers de poursuivre ou d'approfondir les échanges, de développer une idée qui sera éventuellement relancée à l'occasion d'un panel. En effet, Confrontation se veut aussi un lieu de débat qui met en présence historiens, historiens du cinéma et critiques(NO4). Chaque avant-midi ce panel est l'occasion d'échanges sur le thème de la journée. Sans mettre en cause la qualité des intervenants, il faut bien se dire que l'universitaire spécialiste du moyen-âge, qui a en tête l'exactitude, le respect et la science, et le critique de cinéma qui pense style, récit et qualité, peuvent avoir des façons diamétralement opposées d'aborder les films et que leurs interventions risquent souvent de tourner aux monologues. Pour arriver à une sorte de compromis entre ces deux approches, plusieurs panelistes n'hésitaient pas à rappeler la célèbre phrase d'Alexandre Dumas : «ÊOn a le droit de violer l'histoireÊ», disait l'auteur de La reine Margot, «Êà condition de lui faire de beaux enfants.Ê» Et effectivement le cinéma nous a fait connaître de superbes bâtards... Cela dit, il faut reconnaître que les débats présentent aussi une autre difficulté; ils ont lieu alors que tous les films portant sur le thème de la journée n'ont pas encore été projetés. Il y a alors risque de dérive ou de focalisation extrême sur les seuls films visionnés. Probablement que des débats décalés d'une journée pourraient solutionner ce problème.
Le thème de 1994 a mis en lumière la prédilection des cinéastes pour certaines époques et, à l'intérieur de celles-ci, pour certaines dates, certains événements, certains personnages.(NO5) Il aurait été intéressant d'approfondir les raisons de ces choix ainsi que de ces absences. Il en résulte toutefois que, du cinéma muet à nos jours, on a pu voir évoluer la mémoire d'une nation et le travail effectué par les cinéastes sur l'imagerie qui s'y rattache. On constate que, dans certains cas qui avoisinent l'image d'Épinal, le résultat peut souscrire à la mémoire officielle (qui coïncide souvent avec la mémoire scolaire (NO6)). Dans d'autres, il peut proposer une contre-mémoire, une contre-image de l'histoire, une image de rupture. Confrontation a toujours eu le mérite de ne pas restreindre un thème à sa sphère "naturelle". Ainsi cette année, l'histoire de France au cinéma n'était pas limitée à la seule aire culturelle française. On y apportait des points de vue européens, américains et même africains. Certains films, soit par leur prétention à l'authenticité, soit par leur intention parodique, soit par leur propension au romanesque, ont mis de l'avant des questions qui relèvent quasiment de l'éthique: a-t-on le droit de faire n'importe quoi avec l'histoire, surtout quand le résultat se donne des airs de crédibilité pour le spectateur ? Quel est le rapport entre la représentation de l'événement et le référent historique? Comment s'articulent les exigences de la fiction, qui bouleversent les référents et condensent événements et périodes, avec celles de la véracité ?
L'amateur de cinéma et l'amateur d'histoire sortent nécessairement gagnants d'un festival comme Confrontation.(NO7) Le festival constitue la manifestation concrète de la qualité du résultat que l'on peut obtenir, sur le terrain de l'histoire du cinéma, en conjuguant le travail des cinémathèques et des historiens avec l'enthousiasme et le dévouement d'organisateurs cinéphiles. Au contraire d'autres festivals français qui se déroulent dans une ville uniquement à cause de la volonté d'élus locaux mais qui ne bénéficient pas d'une vie cinématographique particulière entre les manifestations, (NO8)(ce qui ne veut pas dire que de tels festivals soient de piètre qualité, loin de là, car ils bénéficient souvent de programmateurs exceptionnels), celui de Perpignan nourrit la dynamique culturelle de la cité, enrichit son rayonnement (N09) et permet une synergie comme celle que l'on voit entre les municipalités de la région et les institutions cinématographiques et intellectuelles qui y ont pignon sur rue. La mort de Marcel Oms aurait pu déséquilibrer un festival qui lui était fortement identifié, mais l'Institut Jean Vigo a démontré qu'il était tout à fait prêt à prendre la relève et le résultat de cette année augure bien de l'avenir.