Federico Mayor
Synthèse des arts que sont la peinture, le théâtre, la musique, la littérature et la photographie, l'art cinématographique, inventé en 1895, est le gardien de la mémoire du XXème siècle et l'une des expressions privilégiées d'un monde en transformation.
Issu de l'esprit créateur et du génie inventif de l'homme, l'art cinématographique s'est développé selon un processus opposé à celui des autres arts. C'est en effet une invention technique qui fut à l'origine de sa découverte et de ses progrès. Foudroyant dès les débuts, le succès du cinéma est dû au nouveau dialogue que cet art a su instaurer avec le public, où chaque spectateur a l'illusion d'être, en personne, sur les lieux de l'action filmée. Miracle de l'image en mouvement, le film abolit les distance - celles de l'espace et celles du temps. Il témoigne, il raconte, il illustre, il imagine. Selon Erwin Panofsky, historien d'art, un film est l'équivalent moderne des cathédrales médiévales: chaque membre de l'équipe, du producteur au technicien en passant par le réalisateur et les acteurs, comme autrefois l'architecte, le maître verrier ou le tailleur de pierre, a travaillé dans un même souci d'unisson à l'oeuvre commune. Si cette oeuvre est menacée, ne mérite-t-elle pas qu'on se mobilise pour la préserver, comme on trouve naturel de le faire pour des constructions de pierre?
Aujourd'hui, plus de trois quarts des films antérieurs aux années cinquante, réalisés sur un support à base de nitrate de cellulose - autodégradable et extrêmement inflammable - sont perdus pour toujours. Ceux qui ont été réalisés à partir de 1950 sur un support à base de triacétate de cellulose, s'ils ne sont pas conservés en toute sécurité, sont pour 60% d'entre eux menacés du "syndrome de vinaigre", processus de dégradation qui blanchit l'image.
Films d'art, films de fiction, films documentaires, longs et courts métrages, films de vulgarisation scientifique, bandes d'actualités, films didactiques et éducatifs, films d'animation... toutes ces richesses que recèle la pellicule risquent de disparaître à jamais. Le cinéma doit être sauvé.
L'UNESCO, que son Acte constitutif charge de veiller à la conservation et à la protection du patrimoine universel d'oeuvres d'art et de monuments d'intérêt historique ou scientifique, s'emploie à promouvoir l'action requise pour cette sauvegarde. La conservation et la restauration du patrimoine filmique international posent des problèmes particuliers que la volonté privée et les actions spontanées ne suffisent pas à résoudre. Il est donc apparu nécessaire de chercher des solutions en partenariat.
C'est pourquoi, au nom de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture et au nom du Comité d'honneur pour la célébration du centenaire du cinéma:
- J'invite solennellement les gouvernements des Etats membres de l'UNESCO à prendre les mesures juridiques, administratives et financières appropriées en vue de créer ou de renforcer les structures essentielles de sauvegarde du patrimoine filmique international, telles que les archives de films, les cinémathèques, les musées du cinéma, les laboratoires de restauration. Pour être menée à bien, cette action devra être réalisée en consultation avec la Fédération Internationale des Archives du Film, organisation internationale spécialisée en la matière qui regroupe en son sein plus de 100 archives dans 60 Etats membres de l'UNESCO.
- J'invite les spécialistes du cinéma et les amateurs de cet art à joindre leurs efforts à tous ceux qui ont mission de veiller, dans chaque pays, à la sauvegarde de leur cinéma national afin de rendre possible l'établissement d'inventaires exhaustifs de filmographies nationales.
- J'invite les réalisateurs, les acteurs, les metteurs en scène, les techniciens et opérateurs de cinéma à se regrouper, comme c'est déjà le cas dans certains pays, afin de créer des fondations ou associations nationales dont les objectifs seraient les suivants: alerter l'opinion publique sur l'urgence de préserver le patrimoine filmique national et international; recueillir des fonds privés ou publics en vue de contribuer au financement de la restauration des filmographies nationales; encourager des projets de création de dépôt légal dans les pays où il n'existe pas encore d'archives de préservation du patrimoine filmique; et s'assurer que les pratiques de préservation mises en place au niveau national sont conformes aux normes établies par la Fédération Internationale des Archives du Film.
- J'invite les industries de photographie et de cinéma, de vidéo et de télévision, les producteurs et les distributeurs de films et toutes les industries intéressées par le cinéma en général, à apporter leur contribution généreuse à l'effort national et international entrepris par les différentes associations et organismes compétents pour la sauvegarde du patrimoine filmique en contribuant à la création d'un fonds international destiné à couvrir les travaux de restauration et de préservation du cinéma. Ce fonds sera créé au sein de la FIAF et de l'UNESCO.
- J'invite les détenteurs de droits et les ayants droit producteurs de films de cinéma et de télévision à s'associer à l'action de sauvegarde en y participant financièrement ou en mettant en place des programmes de restauration adéquats; je leur demande aussi de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour faciliter la distribution de films restaurés dans les circuits commerciaux en concluant des accords avec les distributeurs et organismes de diffusion cinématographique.
- J'invite les festivals de cinéma du monde entier à créer une section "films sauvés" dans leur programmation et à organiser des séances de projection pour le grand public avec la coopération du Conseil international du cinéma, de la télévision et de la communication audiovisuelle (CICT).
- J'invite les écoles de cinéma, de télévision et des métiers de l'image et du son à prendre des mesures appropriées, de concert avec le Centre international de liaison des écoles de cinéma et de télévision, afin de sensibiliser les futurs professionnels du cinéma aux problèmes de la conservation et de la sauvegarde des oeuvres cinématographiques.
- J'invite les pays industrialisés à coopérer avec les pays en développement afin que ceux-ci puissent mener à bien leurs travaux de recherche sur leur filmographie et assurer la formation de spécialistes de la sauvegarde, grâce aux transferts de connaissances et de technologies nécessaires.
- J'invite enfin les membres de la communauté internationale intéressés - critiques, spécialistes, amateurs de cinéma etc. - à contribuer, sous toutes formes appropriées, en liaison avec les organismes nationaux, régionaux et internationaux de la Fédération Internationale des Archives du Film (FIAF), au processus de sauvegarde du cinéma.
(Discours tenu lors de l'Assemblée générale de l'Unesco à Paris, le 2 novembre 1993)
L'UNESCO, en collaboration avec la communauté cinématographique internationale (associations, organisations non gouvernementales, institutions gouvernementales), se propose de participer à la célébration du 'Premier Siècle du Cinéma' en organisant une manifestation internationale qui comprendra les volets suivants:
1. Lancement d'un Appel international aux Etats membres pour les associer au projet de célébration du Centenaire du cinéma.
2. Convocation d'une conférence de presse avec les membres du Comité d'honneur sur la célébration du Centenaire du cinéma et sur la nécessité de préserver le patrimoine filmique (mai 1994).
3. Réunion des membres du Comité d'honneur (juin 1994).
4. Lancement d'un concours international auprès des écoles de cinéma et de télévision sur la préservation des films (septembre 1994).
5. Préparation et réalisation d'une exposition de photos de films de "rupture" des différentes périodes et écoles cinématographiques (30 films environ), au Siège de l'UNESCO (1994-1995).
6. Organisation, en coopération avec la Commission nationale chinoise pour l'UNESCO, d'un colloque sur la coproduction cinématographique en l'an 2000 (Chine, 1994).
7. Organisation d'un festival de films restaurés par les Etats membres à l'occasion du Centenaire du cinéma (1995).
8. Organisation d'un symposium international réunissant cinéastes, critiques et historiens ayant participé au programme de présentation et de projection des films, qui porterait sur une interrogation: "Comment sauver le cinéma ayant une valeur artistique et celui des pays où il n'y a pas ou plus d'industrie cinématographique?" Une charte internationale pour la défense du cinéma de qualité devra être produite à cette occasion. Elle devra en outre marquer leurs auteurs du sceau de la solidarité entre femmes et hommes de cinéma du monde entier (septembre 1994).
9. Elaboration d'un plan de restauration de films et de documents audiovisuels en péril dans les Etats membres et création d'un fonds spécial dans le cadre du Programme de participation pour 1994-1995 d'aide aux Etats membres en développement.
I solemnly invite the governments of the member states of UNESCO to take legal, administrative and financial measures appropriate to the view of creating or reinforcing the essential structures for the safeguarding of the international cinematic patrimony, such as the film archives, the cinémathèques, the cinema museums, the restoration laboratories. In order to be well directed, this action should be realized in consultation with the Fédération Internationale des Archives du Film, the international organization specialised in the field, which gathers together more than 100 archives in 60 member states of UNESCO.
I invite the specialists and lovers of this art to join their efforts to all those who have the mission of overseeing, in each country, the safeguarding of their national cinema in order to make possible the establishment of exhaustive inventories of the national film collections.
I invite the producers, actors, directors, technicians and photographers of cinema to group themselves together, as is already the case in certain countries, in order to create national foundations or associations with the following objectives: to raise from private or public funds the financing to restore the national film collections; to encourage projects of creating legal deposit in countries where it does not yet exist in the archives dedicated to preserving the national cinematic patrimony; and to assure themselves that the preservation practices being used on the national level are conformed to the standards established by the Fédération Internationale des Archives du Film.
I invite the industries of photography and cinema, video and television, the producers and distributors and all the industries involved in cinema in general, to give generous contributions sufficient to safeguard the cinematic patrimony to the creation of an international fund destined to cover the work of restoration and preservation of cinema. These funds will be established in the control of FIAF and UNESCO.
I invite the rights holders of films and television to associate themselves in the action of safeguarding, participating financially or making available programs for adequate restoration; I ask them also to do all in their power to facilitate the distribution of restored films in commercial circuits, making agreements with the distributors.
I invite the film festivals of the entire world to create a section of "Rescued Film" in their programming and to organize projection for the public with the cooperation of the International Council of Cinema, Television and Audio-visual Communication (CICT).
I invite the film and television schools and the image and sound trades to take appropriate measures in concert with the International Center of Liaison of Film and Television Schools, to sensitize the future professionals of cinema to the problems of conservation and safeguarding film.
I invite the industrialized countries to cooperate with the developing countries in order to facilitate the research on their national filmographies and to assure the training of specialists in the work of safeguarding, with the sharing of knowledge and the necessary technologies.
Finally, I invite the members of the interested international community - critics, specialists, film lovers, etc., - to contribute, with all appropriate means, in liaison with the international, national , and regional organizations of the Fédération Internationale des Archives du Film, to the process of safeguarding cinema.
Plan of action for the celebration of the centenary of cinema
UNESCO, in collaboration with the international film community (associations, non governmental organizations, government institutions) propose to participate in the celebration of the First Century of Cinema by organizing an international manifestation which will include the following points:
1. Launching an international appeal to the member states to involve themselves in the celebration of the centenary.
2. Calling a press conference with members of the Honorary Committee on the celebration of the centenary and on the necessity to preserve the cinematic patrimony (May 1994).
3. Meeting of the Honorary Committee (June 1994).
4. Launching of an international conference of the film and television schools on the subject of film preservation (September 1994).
5. Preparation and production of an exhibition of film stills representing the significant "landmark" films of the different period and styles of the cinema (about 30 films), in the UNESCO offices (1994-1995).
6. The organization in cooperation with the national Chinese Commission of UNESCO of a colloquium on film co-production in the year 2000 (Chine, 1994).
7. The organization of a festival of restored films by the member states on the occasion of the Centenary of Cinema (1995).
8. The organization of an international symposium bringing together filmmakers, critics and historians having participated in the program of presenting films and film projections, which will discuss the following question: "How to save the cinema of artistic value and that of countries where there is no more film industry?" An international chart for the defence of quality cinema must be produced for this occasion. It should further recognize under the seal of solidarity the men and women of cinema in the entire world (September 1994).
9. The elaboration of a plan of restoration of films and audio-visual documents in danger in the member states and the creation of special funds in the framework of the Program of participation for 1994-1995 for the aid of member states in development.