Réal La Rochelle
Dans la mouvance internationale de redécouverte, ces dernières années, des liens existentiels entre la musique et l'image à l'ère du cinéma non-sonorisé, la Cinémathèque Québécoise a joué un rôle de premier plan en organisant systématiquement des projections-concerts et des projections-récitals. Un rôle d'exclusivité canadienne, pourrait-on dire aussi car, à de rarissimes exceptions près (1), seule la Cinémathèque joue son leadership sur ce terrain, au confluent muséal d'un travail archivistique et d'une approche de modernité.
Les projections-récitals, si on peut les appeler ainsi, sont celles qui sont données rituellement par un pianiste à la salle Claude-Jutra de la Cinémathèque, dans le cadre des programmes réguliers des projections ((2). Les projections-concerts, pour leur part, se présentent depuis 1988 sous forme d'un événement annuel de grande envergure à la Place de Arts de Montréal, avec la collaboration indéfectible de l'orchestre I Musici de Montréal (direction Yuli Turovski).
Ces deux activités sont d'ailleurs interreliées, ne serait-ce que par la présence du responsable musical Gabriel Thibodeau qui, depuis 1990, est le pianiste attitré de la Cinémathèque tous les vendredis soirs. Interprête-compositeur, Thibodeau a aussi participé à plusieurs projections-concerts, tout en étant un habitué du Festival de Pordenone en Italie. Grâce à ses contacts internationaux, Gabriel Thibodeau réussit à organiser, en mai 1992, une semaine de cinéma muet en musique, en invitant trois collègues pianistes de Londres, de Rochester et de Rome.
Ce perpétuel festival de musiques filmiques, qui prit son envol lors des célébrations du 25ème anniversaire de fondation de la Cinémathèque Québécoise, débuta le 2 juillet 1988 par un projection-concert au Festival de Jazz de Montréal, mettant en vedette Ran Blake, Ricky Ford et Robert M. Lepage devant une série de courts métrages d'avant-garde des années 20 (3).
Soirée exceptionnelle, où les films de Walter Ruttman, Len Lye, Oskar Fishinger, Joris Ivens et Hans Richter se métissèrent, dans l'éphémère d'une sorte de jam session structurée, avec les phrasés fusionnés de free-jazz et de musiques actuelles. Dans cette tension entre des avant-gardes des années 20 et 80, la Cinémathèque offrait un exemple rare de créativité musicale, sous forme de lecture contemporaine de films anciens, eux-mêmes alors construits par rapport à un au-delà d'actualité esthétique et social.
Quelques mois plus tard, le 6 novembre, eut lieu la projection-concert mémorable de La Nouvelle Babylone (1929, Trauberg et Kozintsev) et de la partition originale de Chostakovitch. Représentation exceptionnelle à tous égards, tant par la qualité du film que celle de la partition de Chostakovitch, qu'on pouvait alors découvrir dans son intégralité et sa plénitude.
Cette longue symphonie cinétique, adroit et moderne mélange de cynisme et de tragique, où se glissent d'habiles pastiches et citations de musiques populaires révolutionnaires, atteint, suivant Kozintsev, le but dialectique de la vraie musique de film:
"Ne pas illustrer les séquences, mais leur donner une nouvelle qualité, une nouvelle dimension: la musique devait aller à rebours de l'action afin de dévoiler le sens interne, profond de ce qui se passait"(4).
L'année suivante, la présentation de City Lights (5) de Chaplin consolide l'idée de l'événement annuel de la projection-concert de la Cinémathèque, qui lui assure une solide couverture médiatique, un soutien financier, et fait plus largement connaître ses activités archivistiques ainsi que la mise en oeuvre de son projet de Musée du cinéma. Enorme succès que ce Chaplin, encore que sa musique populiste romanesque, bien qu'habile, n'a pas la dimension de celle de Chostakovitch. Qui plus est, City Lights (1932) n'étant pas un film "muet" mais sonore (quoique sans dialogue), l'orchestre I Musici de Montréal doit faire de l'acrobatie pour s'ajuster live aux bruitages conservés sur la bande, le tout créant une sorte de distorsion bizarre entre le son synchronisé d'époque et celui du concert. L'OSM, en 1990, arrivera à un résultat guère plus convaincant en faisant le même jeu avec Alexandre Nevsky, où se croisaient mal paroles et bruitages filmiques de 1938 avec la somptuosité sonore de l'orchestre, des choeurs et de la soliste.
A l'automne 1990, troisième projection-concert, cette fois du Phantom of the Opera (1925, Rupert Julian). La Cinémathèque innove, en demandant à Gabriel Thibodeau d'écrire une partition nouvelle à partir d'une maquette présentée Salle Claude-Jutra le 20 avril précédant. Cette maquette, pour piano, clavier synthétique et voix de soprano, produisait d'intéressants contrastes entre des extraits du Faust de Gounod (voix et clavier électronique), ironiquement distanciés, et le piano soulignant, de façon moderne, les aspects plus dramatiques des séquences horrifiantes de la diégèse. Cette dialectique fut un peu diluée dans la partition pour orchestre (on y supprime l'électronique) et les extraits de Faust, donnés de manière plus "convenue", y perdirent de leur mordant. Néanmoins, en comparant cette partition de Thibodeau aux autres des diverses version du Phantom, j'avais pu conclure que "cette version québécoise est en avance sur toutes les autres partitions des Fantôme (6).
En 1991, une émouvante soirée autour de Metropolis de Fritz Lang offrait en première nord-américaine la partition originale de Gottfried Huppertz et la copie restaurée du Filmmuseum de Munich, le tout fidèle à la présentation du film par Lang, le 10 janvier 1927, à l'UFA-Palast de Berlin. En dépit du fait que cette partition soit un peu trop souvent du pastiche ampoulé de Wagner et de Richard Strauss, la soirée produisit une sorte d'immense choc archéologico-culturel: voir et entendre le Metropolis tel que Lang l'expérimenta à sa première. Après avoir vu et revu ce film dans tellement de montages tronqués et à toutes les sauces musicales, la Cinémathèque conviait à un tonique et fulgurant retour aux sources (7).
L'année 1992 fut marquée de deux événements. En avril, la "Semaine de cinéma muet en musique" invita les pianistes Neil Brand (British Film Institute), Philip Carli (George Eastman House), Antonio Coppola (RAI de Rome) et Gabriel Thibodeau à choisir des films muets et à les interpréter en forme d'improvisations. Cette carte blanche fut une joyeuse fête où, après les alternances des programmes en solo, les quatre pianistes apparurent à la même séance de clôture en se relayant sur des courts métrages de Chaplin, Lloyd, Arbucle et Keaton, enfin tous ensemble sur le film Amor pedestre.
Chaplin fut à nouveau la vedette de la projection-concert d'automne, cette fois avec Le Cirque, un des films les moins connus du cinéaste, qui en écrivit la musique en 1969 pour la réédition commerciale. Encore une fois, musique un peu simplette mais efficace, pour une oeuvre dont l'écriture filmique est une des plus sûre et des plus raffinée du réalisateur. En lever de rideau de cette soirée, l'Etude n°1 d'Oskar Fischinger était accompagnée d'une composition pour quatuor à cordes de Gabriel Thibodeau.
Enfin, en novembre dernier, la Cinémathèque rendait hommage au cinéma muet français. Un programme double formé de Paris qui dort (1923, René Clair) et de La Chute de la maison Usher de Jean Epstein (1928). Le premier film fut confié à une improvisation jazzique de Michel Donato et de Robert M. Lepage, tandis qu'une composition originale de Gabriel Thibodeau pour le second était exécutée par I Musici.
Les deux premiers musiciens ont offert, pour la "fantaisie lyrique" de René Clair, une trame très adroite faite d'humour souriant et de finesses rythmiques, et ce, avec une grande économie de moyens. Donato à la contrebasse, Lepage à la clarinette surtout (parfois à la clarinette basse, au saxe alto, aux sifflets et autres bidules), les deux compères ont proposé, plutôt qu'une "ritournelle parisienne", un contrepoint musical libre et distancié, s'attachant surtout à l'esprit chaleureux et cynique à la fois du grand cinéaste français (8).
Ainsi, la Cinémathèque Québécoise sort avec éclat d'une première mission quinquennale de cinéma muet en musiques. Mais, comme le signalait Robert Daudelin dans Le Revue de la Cinémathèque ("Ne tirez pas sur le pianiste", n°4, déc. 89 - jan. 90), le champ des oeuvres cinématographiques du passé, à qui la musique a tenté d'offrir une parole ou un discours dénié par l'absence de bande sonore, était souvent un "terrain miné".
En effet, la longue époque du cinéma avant la fin des années 20 a été entachée d'un grand mépris pour la composition musicale filmique et de pénibles conditions d'exécutions pour les musiciens. En revanche, aujourd'hui les résurrections en musique de ces anciens films bénéficient de l'intelligence de la musicologie et des interprètes, de la mise à jour des meilleures partitions par des compositeurs courageux, parfois visionnaires. Par ailleurs, les lectures musicales contemporaines des pellicules archivées offrent un coloris neuf à la patine, parfois un métalangage.
Le cinéma est maintenant entré dans l'espace muséal et, de part et d'autre, musiques d'époque ou actuelles participent au design sonore de sa nouvelle exposition.
NO2
Avant 1990, des projections-récitals furent offertes sporadiquement avec les pianistes Marc Chapleau, Jacques Drouin et Gabriel Thibodeau.
NO3
Programme: Opus II, III et IV de Walter Ruttmann (Allemagne, 1921-25); Le Pont de Joris Ivens (Pays-Bas, 1928); Tusalava de Len Lye (Grande-Bretagne, 1926-28); Munich-Berlin d'Oskar Fischinger (Allemagne, 1927); Ghosts Before Breakfast de Hans Richter (Allemagne, 1927); La Pluie de Joris Ivens (Pays-Bas, 1929).
NO4
Cahiers du cinéma, n° 230, juillet 1971, p. 14
NO5
En lever de rideau, G. Thibodeau accompagne au piano How to Make Movies de Chaplin, court métrage qui sera repris en 1990. Dans City Lights, Thibodeau tient la partie de piano dans l'orchestre de I Musici.
NO6
"Le Fantôme de l'Opéra. Mythologies à succès", Ciné-Bulles, vol. 10, n°3, avril-mai 1991.
Radio-Québec a produit une version télé de cette projection-concert du Phantom. Depuis, la partition de G. Thibodeau a été programmée à Bologne, à Jonquière (Québec) et Lisbonne.
NO7
Durant le mois de septembre précédent, la Cinémathèque offrit le programme américain Dawn of Sound sur la transition entre le muet et le sonore, et s'associa au Colloque Parcours en cinéphonographie, où fut présenté The Jazz Singer dans sa version originale partiellement sonorisée, le reste du film (muet) étant accompagné au piano par G. Thibodeau.
NO8
Radio-Canada a diffusé, à la fin de 1993, un document vidéo d'une heure, réalisé par James Dormeyer, sur les répétitions et la projection-concert de Paris qui dort.
A musical voice for silent images
The Cinémathèque Québécoise in recent years has played a leadership role in Canada in the international movement of rediscovery of the links between music and image in the silent period by organising on a systematic basis projection-concerts and projection-recitals. The projection-recitals are those given in the regular programs in the archive's cinema Claude-Jutra. The projection-concerts have been presented since 1988 at the Place des Arts of Montreal, with the collaboration of the orchestra I Musici under the direction of Juli Turovsky. These two activities are interrelated, in part by the presence of Gabriel Thibodeau who, since 1990, has been the pianist at the Cinémathèque on Friday evenings. Interpreter and composer, Thibodeau has also participated at several projection-concerts, and is a regular at Pordenone Silent Film Festival. Thanks to his international contacts, he organized in May 1992 a week of silent film with music, inviting pianist colleagues from London, Rochester and Rome. This festival of film music which got its start as part of the 25th anniversary celebrations of the Cinémathèque Québécoise began July 2, 1988, with a projection-concert at the Jazz Festival of Montreal. Ran Blake, Ricky Ford and Robert M. Lepage played a sort of jam session with the short films of Walter Rittmann, Len Lye, Oskar Fischinger, Joris Ivens and Hans Richter, from the twenties.
The article describes and analyzes some of the performances that followed in the years since that beginning. As Robert Daudelin pointed out in an article in #4 of La Revue de la Cinémathèque, "Ne tirez pas sur le pianiste", the period of silent film was marked by lack of respect for film music composition and difficult conditions for the performing musicians. Today, the rediscovery of these old films benefit from the intelligence of musicologists and performers, bringing out the best scores by courageous, sometimes visionary composers. On the other hand, the contemporary musical readings given to the archival films offer a new coloring, sometimes a meta-language.
Un lenguaje musical para películas mudas
El redescubrimiento de obras cinematográficas no sonorizadas plantea una nueva relación entre éstas y el binomio música-imagen. La Cinemateca del Quebec ha desempeñado un papel de primer orden en Canadá organizando combinadamente lo que se dió en distinguir entre funciones-recitales y funciones-conciertos.
Las primeras consisten en proyecciones regulares de la sala Claude-Jutra acompañadas regularmente por un pianista; las segundas son espectáculos anuales organizados sobre todo en la Plaza de las Artes de Montreal con la participación de la orquesta I musici de Montreal. Ya sea bajo la batuta del maestro Yuli Turovsky o con el teclado de Gabriel Thibodeau, este tipo de experiencia se sitúa en la "confluencia museal de una labor de archivos y una aproximación moderna" del espectáculo de cine mudo con acompañamiento musical.