André Gaudreault et Denis Simard
Université de Montréal
Du 4 au 6 novembre dernier, en marge du festival CinéMémoire se tenait à Paris, en Sorbonne, un colloque sur le cinéma des premiers temps intitulé "Les Vingt Premières Années du cinéma français". Un autre colloque sur le "cinéma des premiers temps" serait-on tenté de dire... Oui, mais celui-là, en tout cas, fera date. Rarement un colloque "savant" aura-t-il attiré autant de monde (le support promotionnel du très populaire festival CinéMémoire doit y être pour quelque chose) et rarement un colloque sur le cinéma des premiers temps aura-t-il, à notre sens, eu une si grande signification, sur le plan symbolique à tout le moins. Il faut dire que cette activité se tenait dans ce haut lieu de la culture cinématographique qu'est Paris, sous l'égide de ce haut lieu de la recherche en études cinématographiques qu'est, sur le plan international, l'Institut de recherches sur le cinéma et l'audiovisuel de la Sorbonne Nouvelle (IRCAV). Organisé par Michel Marie et Michèle Lagny, de l'IRCAV, en collaboration avec Thierry Lefebvre et Vincent Pinel de l'Association française de recherche sur l'histoire du cinéma, le colloque a été un franc succès sur toute la ligne.
Si ce colloque nous apparaît aussi important sur le plan symbolique, c'est notamment parce qu'il fut organisé sous l'égide de l'IRCAV, dont le rôle de leadership sur le plan de la recherche en études cinématographiques n'est plus à démontrer, mais au sein duquel pourtant le cinéma des premiers temps a toujours connu d'énormes difficultés à s'implanter comme champ de recherche, sans que cela ne soit dû à quelle que mauvaise volonté que ce soit. En même temps, on aura remarqué que, pour la première fois dans une manifestation publique en France, l'appellation "cinéma des premiers temps" apparut dominante (si l'on se fie aux titres des communications) sur l'appellation plus controversée, et plus axiologique, de "cinéma primitif". Nous voyons là le signe d'un changement radical, en France, du rapport qui est en train de s'établir avec le cinéma des premiers temps comme objet d'étude. N'est pas étrangère en effet, selon nous, au fait que la recherche sérieuse sur le cinéma des premiers temps, à tout le moins au niveau universitaire, ait eu ces dernières années de la difficulté à prendre (comme on le dit de la mayonnaise) en France, cette attitude de mépris relatif envers l'objet désigné qui reste sous-jacente à cette expression, plus sournoise que l'on croit, de cinéma "primitif".
Car la désaffection, par les "troupes" universitaires françaises, envers le cinéma des premiers temps ne saurait s'expliquer par la seule difficulté d'accès (bien réelle jusqu'à récemment) aux archives du film. Cela a certes pu jouer, mais il ne s'agit pas, croyons-nous, d'un facteur déterminant. On dirait que c'est plutôt l'objet d'étude lui-même, le cinéma des premiers temps, ou plutôt les films du cinéma des premiers temps, qui font office de repoussoir. On peut imaginer que pareil phénomène serait redevable au fait que la France est le lieu par excellence de la cinéphilie, et que la cinéphilie, pour des raisons évidentes, ne peut pas s'accommoder d'un "genre" aussi "étriqué" que le cinéma des premiers temps.
L'histoire du cinéma des premiers temps est pourtant, on le sait, à refaire de fond en comble, et c'est la raison pour laquelle il est si réjouissant de voir que, au pays de Sadoul et de Mitry, le vent commence à tourner. D'autant que la situation qui prévalait sur le plan des conditions matérielles à l'époque des grands historiens français du cinéma a changé du tout au tout. Aujourd'hui, grâce au développement phénoménal des archives du film et à leur plus grande ouverture, grâce aussi, et surtout peut-être, à l'arrivée d'un sang neuf dans le milieu de la recherche historique (ainsi une bonne partie des intervenants au colloque étaient-ils des jeunes), on en arrive à des propos et des considérations qui feraient retourner dans leur tombe plus d'un historien de la génération précédente. C'est que l'accès récent aux films des premiers temps, ainsi que le changement d'attitude des chercheurs à leur égard, ont eu des effets continus de bouleversement sur les connaissances que l'on pouvait avoir à propos de cette période cruciale de l'histoire du cinéma. La crainte de Sadoul, qui comparait l'historien du cinéma à un paléontologue, de voir la belle ossature qu'il édifiait s'effondrer, s'est matérialisée: les études récentes sur le cinéma des premiers temps ont en effet donné lieu à ce qu'il n'est pas outrancier de qualifier de véritable "rupture épistémologique".
Cette rupture, qui s'est produite quelque part autour du fameux symposium que la FIAF avait organisé lors du Congrès qu'elle a tenu à Brighton en 1978 (bravo David Francis, bravo Eileen Bowser), a permis à une nouvelle génération de chercheurs d'émerger et de se démarquer de cette histoire essentialiste et normative du cinéma que pratiquaient leurs aînés. La mise à la disposition des chercheurs, à la fin des années 70, de nombreuses archives filmiques et documentaires inconnues jusque-là, ou encore totalement inaccessibles, est venue remettre en question un grand nombre d'"idées reçues" sur le cinéma des premiers temps. Le fameux symposium de la FIAF, où l'on présenta plus de six cents films, pour la plupart inédits, de la période 1900-1906, fait figure à cet égard de symbole et d'événement catalyseur pour les recherches sur le cinéma des premiers temps. Ce symposium a eu une importance capitale pour deux raisons. Il manifestait d'abord une volonté de la part des archivistes et des historiens de dépoussiérer les archives et surtout, de la part des premiers, de les rendre beaucoup plus accessibles que par le passé. Par ailleurs, il venait cristalliser un mouvement de redécouverte amorcé quelque temps avant lui (la plupart des chercheurs présents à Brighton y étaient justement parce qu'ils étaient déjà engagés, peu ou prou, dans des recherches sur le cinéma des premiers temps). Il s'agit là d'une cristallisation dont la portée a été relativement longue, et qui nous a donné des oeuvres importantes et imposantes (les travaux de Burch, de Bowser, de Gunning, de Musser notamment), toutes issues de ce que l'on pourrait appeler la "première vague de l'après Brighton". En somme, on peut dire que l'étude du cinéma des premiers temps correspond historiquement à un renouveau à la fois dans le monde des archivistes et dans celui des chercheurs, et qu'il donna lieu à une nouvelle collaboration entre ces deux groupes.
L'histoire traditionnelle contre laquelle les chercheurs de la nouvelle génération se sont positionnés se caractérisait par une conception idéaliste du cinéma et par une vision théologique de son histoire où, comme on le sait, chaque événement ne serait qu'une étape plus ou moins éloignée - à la fois au sens chronologique et normatif - de cet idéal. En vertu de cette norme idéale, le cinéma des premiers temps ne pouvait apparaître que comme un "cinéma primitif", dont l'unique sens était de tendre nécessairement vers l'accomplissement de son potentiel. Pour les critiques de cette histoire traditionnelle, cette conception idéaliste ne pouvait que déformer la réalité du cinéma des premiers temps car elle tentait de lui appliquer des normes qui lui étaient étrangères. Il fallait donc un changement d'attitude radical envers l'histoire du cinéma, et plus particulièrement envers le cinéma des premiers temps. Il ne s'agissait plus dès lors de comprendre l'histoire à partir de normes cinématographiques à priori, mais plutôt de comprendre comment ces normes se sont instituées; et pour cela, il s'agissait pour eux non pas d'imposer des normes au cinéma lui-même mais, plutôt, à leur propre discipline. C'est pourquoi les chercheurs de la nouvelle génération ont voulu réexaminer, à la lumière du renouveau archivistique et des avancées de la théorie du cinéma, autant les données empiriques disponibles que les présupposés et la pertinence de la démarche historique elle-même.
Cette force souterraine, que recelait le cinéma des premiers temps, est, à notre avis, bien loin d'avoir fini de faire son oeuvre dans le champ des études cinématographiques, au contraire de ce que soutiennent ça et là quelques oiseaux de malheur qui considèrent l'engouement auquel le cinéma des premiers temps a donné lieu récemment comme un vulgaire feu de paille. Si celui-ci ne s'est pas encore éteint, ce serait tout simplement parce que nous sommes à la veille des célébrations du Centenaire, des célébrations qui certes entretiendront la flamme encore pour quelque temps, mais qui ne feront en définitive que retarder l'échéance de son vacillement éventuel et de son extinction subséquente.
Voilà une vision assez sombre que nous ne partageons pas et que le vent qui tourne en France contredit de façon nette. Tout nous porte à croire en effet que le feu sacré envers le cinéma des premiers temps se maintiendra bien au-delà du prochain tournant de siècle. Pour cela, il faudra cependant que les divers intervenants dans son champ répondent à certaines conditions minimales de survie. En effet, le cinéma des premiers temps, qui est depuis près d'une décennie l'un des fers de lance de la recherche en études cinématographiques, ne se maintiendra en position que s'il parvient à prendre un second souffle, du genre de celui qui était sensible dans une bonne partie des communications au colloque de novembre dernier. La partie n'est certes pas gagnée à l'avance mais les joueurs sont maintenant plus nombreux et plus aguerris.