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La fièvre monte à Pordenone

Au dernier soir des onzièmes Giornate del Cinema Muto de Pordenone Livio Jacob et Paolo Cherchi Usai invitèrent les fidèles, déjà un peu disséminés et pas mal fourbus, à applaudir à la survie du cinéma Verdi qui allait bientôt faire l'objet d'une restauration que plusieurs craignaient. Les fidèles allaient-ils perdre leur temple? Le décor suranné de la salle convenait pourtant si bien à la célébration du muet à laquelle Pordenone convie le monde entier. Mais les Giornate, ce n'est pas que le Verdi et il faut se dire que l'enthousiasme de Livio et de ses complices saura dépasser cet inconvénient qu'on espère néanmoins temporaire.

Les Giornate 1992 s'articulaient autour de quatre lieux: la production Eclair (France et Etats-Unis, 1906-1918), l'oeuvre muet de Frank Borzage, la collection Komiya et Disney muet (principalement la série des Alice). Un programme généreux, très volumineux, susceptible de receler d'heureuses surprises et d'épuiser même les plus endurcis...

Les films de la Société Eclair constituaient le groupe le plus imposant, du moins c'est l'impression qui nous en est restée! Un aussi vaste corpus, même s'il est proposé à des spécialistes, risque d'être indigeste. La production Eclair (comme la production de la plupart des grandes sociétés de l'époque) étant surabondante pour répondre au rythme hebdomadaire des sorties de salles commerciales, compte nécessairement beaucoup de films secondaires, voire carrément médiocres. Pour un curieux Balaoo, un étrange Zigomar ou encore un étonnant groupe de films scientifiques (qui bénéficiait par surcroît d'un accompagnement très inspiré de Fernand Schirren), combien de mélodrames bourgeois ou de comédies répétitives...
Pour quiconque veut avoir un portrait assez juste de la production d'une grande société de l'époque, le programme de Pordenone était une chance rare, mais peut-être aurait-on pu bâtir pour l'occasion un horaire moins astreignant qui permette aux spécialistes pointus de tout voir, et aux autres de se satisfaire de quelques séances représentatives. Par ailleurs, on aurait pu ainsi épargner aux vaillants pianistes ces marathons de presque trois heures qui les terrifiaient de plus en plus à mesure que progressait le festival.

Point de réserves de ce genre avec les quelque 21 ou 22 Borzage que proposait royalement Pordenone. A moins d'être profondément allergique au mélodrame, genre que le cinéaste pratique avec un art consommé, la découverte du cinéma de Borzage est un moment de grand bonheur cinéphilique. Fidélité aux thèmes, véritable science du tournage en studio (quel sens de la lumière!), harmonie des couples d'acteurs toujours magnifiquement choisis et dirigés, poésie des situations menées jusqu'à leur ultime épuisement, tout chez Borzage est constitutif d'un véritable ensemble qui, grâce à la sensibilité des programmateurs du festival, trouvait son sublime aboutissement dans The River, chant d'amour d'une intensité toute bressonnienne après lequel il nous fut bien difficile de voir deux autres Disney et quelques Max Linder rassemblés en guise d'Au revoir.

Le cycle Borzage nous rappelait au passage quel merveilleux acteur il fut lui-même, avec un charme qui eût suffi à en faire un jeune premier. Mais Borzage choisit plutôt de faire des films et l'histoire du cinéma n'a sans doute pas perdu au change.

La collection Komiya (du nom d'un cinéphile japonais des années 20 très entiché de cinéma européen), rendue accessible grâce au travail du National Film Center de Tokyo, recelait de nombreuses surprises, même avec des titres connus (La Chute de la Maison Usher, Gardiens de Phare) mais dont les copies (teintées, ou plus longues, ou différentes) ne correspondaient pas toujours au souvenir que nous gardions de l'oeuvre. La collection Komiya, qui fait place aussi bien à Max Linder ou André Antoine qu'au film d'art italien, est à l'évidence d'une grande richesse et très représentative par ailleurs de l'art de collectionner, tel qu'on pouvait le pratiquer, avec passion, dans le lointain Japon des années 20. (La qualité de cette collection, de ses titres aussi bien que leur qualité technique, est par ailleurs d'une bien triste ironie quand on pense au sort tragique du cinéma japonais ancien, tel que nous le décrivait Hisashi Okajima dans le numéro précédent de ce Bulletin).

Le cycle des Alice n'est pas vraiment l'âge d'or de Disney... Une fois passée la surprise du mariage (pas toujours réussi) animation-prise de vues réelles, la minceur et la joliesse des films a tôt fait de nous ennuyer. Les autres titres, sans la fillette, survivent mieux, même si la répétition mécanique abusivement pratiquée alourdit l'entreprise. Mais encore là, il est facile d'être injuste si nous voyons six de ces films d'affilée, plutôt qu'un de temps en temps, comme un spectateur normal de l'époque. A la réflexion, on trouve bien des vertus à The Mechanical Cow ou à Trolley Troubles qui, malgré leurs répétitions cycliques, ont beaucoup plus de charme que, par exemple, les Oswald que produisait la Universal à la même époque et qu'on avait eu la bonne idée de nous proposer aux fins de comparaison.

Ces quelques remarques hâtives sur les grands axes du menu des onzièmes Giornate traduisent insuffisamment le plaisir de la découverte que recèle à chaque détour le programme de ce lieu unique. Pour être juste, il ne faudrait jamais s'absenter du Verdi, ne jamais prendre le temps d'un vrai repas ou d'une marche (pourtant bien nécessaire) en ville - et la grappa bue à la sauvette avec un ami retrouvé risque de vous avoir coûté une découverte... Mais c'est là le charme et la richesse de Pordenone; c'est là aussi son caractère nécessaire. Avec ou sans Verdi, il faut que les Giornate continuent leur travail exemplaire qui, en quelque sorte, est le prolongement en forme de fête du travail (souvent obscur et trop peu célébré) de toutes les cinémathèques et archives qui, à travers le monde, sauvent quotidiennement les films.

Robert Daudelin

P.S.: Et encore faudrait-il parler du travail admirable des pianistes de Pordenone: Fernand Schirren, déjà nommé, dont la science du rythme et l'humour décapant nous a ravis, mais aussi le talent, l'invention et la sensibilité d'Antonio Coppola, Neil Brand, Phil Carli et Gabriel Thibaudeau. Les partitions nouvelles commandées par le festival m'ont par contre beaucoup moins convaincu: l'approche conventionnelle de l'ensemble Cine Chimera desservait malheureusement The River et Gardiens de Phares; quant à la partition plus contemporaine de l'Harmonie Band pour 7th Heaven, bien que souvent intéressante en soi, elle posait douloureusement la question du rapport cinéma-musique, une question à laquelle il faudrait répondre un peu moins précipitamment.


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La fiebre sube a Pordenone

En su reseña sobre las "Giornate del Cinema Muto" de Pordenone, R. Daudelin aborda el tema de la restauración del cine Verdi que en los últimos once años ha albergado el Festival. Describe los cuatro temas básicos de la jornadas: la producción de Eclair, las películas mudas de Frank Borzage, la colleción Komiya y las películas de la época muda de Walt Disney. Daudelin piensa que la cantidad de películas de Eclair fué sorprendente, incluso pasmosa. El conjunto de películas de Borzage, por otra parte, le pareció una gran experiencia, culminando con la sublime "The river" a la que atribuye una intensidád "bressoniana". La colección Komiya de películas mudas europeas, conservadas y presentadas por el National Film Center de Japón, incluía un buen número de sorpresas ya que aún siendo películas conocídas, las versiones eran distintas.

Daudelin subraya la triste ironía de que esta collección haya podído sobrevivir en Japón cuando al cine japonés ha sufrido las graves perdidas que Hisashi Okajima describió en el último Boletin. Los dibujos animados con Alicia, del primer estudio de Disney, combinando personajes reales y animación eran encantadores, pero, vistos todos seguidos uno tras otro, resultaban mecánicos y repetitivos.

Daudelin describe el carácter tan especial y rico de un festival donde se conmemora el trabajo de todas las filmotecas del mundo. Finalmente describe el magnifico trabajo de los pianistas que acompañaron las sesiones diarias, pero se pregunta hasta que punto las bandas originales encargadas por el festival, el enfoque convencional del conjunto de Cine Chimera o la partitura más contemporánea de la Harmony Band, eran las adecuadas a las películas.

The fever rises at Pordenone

Reporting on the 1992 Giornate del Cinema Muto at Pordenone, R. Daudelin mentions the concerns about the future restoration of the Verdi cinema, the home of the festival for the last eleven years. He describes the four main themes of the festival: the production of Eclair, Frank Borzage's silent films, the Komiya collection and the silent Disney films. He finds that the amount of Eclair films shown was astounding and sometimes stupefying. However, he says that the Borzage films in ensemble presented an extraordinary experience, summed up by the sublime "The River", which he describes as having a Bressonian intensity. The Komiya collection of silent European films, preserved and presented by the National Film Center of Japan, contained a number of surprises, even when the films were known, because the versions often differed - Daudelin points to the sad irony of this collection surviving in Japan while the Japanese cinema suffered such loss, as Hisashi Okajima wrote in the last Bulletin. The Alice cartoons from the early Disney studio combined live action with animation: they were charming but became mechanical and repetitious seen one after the other.

Daudelin describes the special character and the richness of the festival, a celebration of the work of all the cinematheques and archives around the world. As a postscript, he describes the admirable work of the pianists who accompanied the daily showings. However, he wonders whether the original scores commissioned by the festival, either the conventional approach of the Cine Chimera ensemble or the more contemporary score of the Harmony Band, really best serve the films.